
Partant d'un sujet fascinant mais un brin racoleur, entouré de mythes et propice à tous les excès, Bertrand Bonello confectionne un beau film de cinéma, atmosphérique et mélancolique, sur le corps et l'âme des femmes, créatures pour lesquelles il fait preuve d'une fascination manifeste mais aussi d'un grand respect.
Dès lors que l'on touche à la bien nommée Belle Epoque, il est difficile d'éviter de verser dans le nostalgique. Bonello n'y échappe pas tout à fait non plus dans sa reconstitution très soignée de l'entre-deux-siècles. Des corsets serrés d'où dégoulinent des corps voluptueux, des peaux laiteuses habillées de satin, de jupons froufroutants, de robes de velours: tout cela est superbe, esthétisé à l'extrême, pétri de références savamment ré-appropriées. Même les clients de ces dames (sous les traits de quelques jeunes réalisateurs) parviennent à avoir un physique agréable. Point de peaux ridées ou dégoulinantes donc, point de sexe exhibé non-plus; la maladie et la violence même sont enrobées d'une beauté dérangeante. Ce parti-pris esthétique revendiqué permet de nous en mettre plein les mirettes, certes, mais aussi de nous envelopper dans une ambiance feutrée et envoûtante où filtre avec force la mélancolie de ses habitantes... Car dans cette peinture mouvante, sous les aplats de rouge et de velours, rien n'est très reluisant. Les filles de joie sont tristes dans leur cage dorée. Quelque fois, elles s'évadent, mais c'est vers d'autres prisons encore, dans des rêves d'amour (ou plutôt de « rachat »), des cauchemars de sang, des volutes d'opium, et des litres de champagne. Et jamais, elles le savent, elles ne pourront se détacher de leur condition. Leur avenir est à jamais prostitué: elles achèveront leur décadence emportées par quelque maladies vénériennes, dans des maisons d'abattage pour beautés décrépites, ou sur les trottoirs interdits...
Et puis, il y a Madeleine... Madeleine qui revit inlassablement le soir où son homme l'a défigurée. Et c'est toute la douleur des filles de petites vies qui prend le visage triste, impassible et fendu de « la femme qui rit ». Pour mieux nous happer dans la spirale de l'enfermement, le montage prend le risque de jouer à la fois sur la répétition et l'ennui. Avec une courte escapade en campagne ou l'arrivée d'une nouvelle fille, le drame de Madeleine est l'un des seuls événements qui anime les coeurs de l'Apollonide: le reste n'est que langueur.
On imagine déjà combien cette belle oeuvre de salles obscures peinera à garder sa capacité d'envoûtement dans sa seconde vie, sur petit écran... Car "L'apollonide" est un film ambitieux mais aussi imparfait, avec un petit arrière-goût de vide derrière tout ce beau. Le cinéaste n'adopte ni idéologie ni position franche, pour nous laisser finalement sur une image (pas forcément des plus pertinentes) dans les rues de notre siècle. On en sort assez résigné puisqu'au fond, il ne semble exister ni solution ni espoir pour les filles publiques d'hier et d'aujourdhui.
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